Interview: LA PEINTURE NE S’EXPLIQUE PAS!

Une interview d’Albert van Gulik, artiste-peintre, par Laurent Félix-Faure*


Lorsqu’on lui pose la question, qui vient naturellement dans la bouche d’un interviewer, de savoir pourquoi il peint, Albert van Gulik prend une expression étonnée et dans sa réponse on sent poindre de l’irritation.

vG: Je ne comprends pas où vous voulez en venir?

Pourquoi êtes vous devenu peintre?

vG: Vous plaisantez, pour peindre naturellement, quoi d’autre?

La conversation semble mal engagée, mais Albert van Gulik à qui la question a été maintes fois posée, veut bien expliquer les raisons de sa réponse.

vG: Les intellectuels ont été formés pour donner des réponses à tout et ils exigent de l’art ce que la raison est incapable de leur donner. Heureusement d’ailleurs!

Alors pour vous il est pratiquement interdit de discuter d’art? C’est un peu facile.

vG: Bien sûr on peut en parler, en discuter, mais chercher à expliquer une oeuvre d’art, l’analyser, n’a aucun sens.

Mais vous admettez tout de même qu’il est normal qu’on veuille comprendre la signification d’un tableau.

vG: Oui, mais si vous prenez la peine d’y réfléchir, il est illogique de vouloir définir une oeuvre d’art avec des mots. L’artiste-plasticien devrait toujours se méfier de la parole, pour décrire son travail. C’est inévitablement réducteur car l’émotion que provoque un tableau va bien au-delà d’une quelconque formulation verbale. Pour décrypter un de mes tableaux, je considère que le langage induit forcément en erreur car il exprime autre chose que ce que le peintre cherche à transmettre visuellement. La peinture n’est pas l’écriture. Il faut donc se méfier lorsqu’on cherche par les mots à en traduire le sens. La parole reste essentiellement un moyen passe-partout pour communiquer par le biais d’un code convenu. Or, tout l’intérêt de la peinture – la bonne, celle qui n’est pas altérée par le conventionnel ou celle qui sert à illustrer un propos – c’est d’apporter, dans le sens propre, je dirais même noble du terme, un autre “regard”. On a beaucoup moins de peine à admettre que l’effet produit sur nous par les sons abstraits de la musique ne se décryptent pas en paroles. Il faut croire que le besoin de décrire ce qui entre en nous par les yeux est plus fort que ce qui entre par les oreilles! Cette tentation est due, vraisemblablement, par le fait qu’il y a des lignes, des formes, des couleurs et qu’on peut les nommer et les définir (ligne droite ou courbe, cercle, carré, triangle, bleu, blanc,rouge, etc.) Il n’en reste pas moins, que l’émotion suscitée par un morceau de musique est du même ordre que celle qui nous envahit devant un tableau. Chercher à l’expliquer, je le répète, conduit inévitablement à passer à côté de l’essentiel.

Donc selon vous, décrire ou expliquer un tableau est impossible, car il s’agit de transmettre une émotion, et comme une émotion est pratiquement impossible à définir avec précision, nous sommes le plus souvent amenés à nous perdre en termes fumeux et sans intérêt.

vG: C’est tout à fait ça! Pourquoi croyez-vous que tant d’ouvrages sur l’art et d’articles qui remplissent les magazines contiennent des inanités, des rabâchages théoriques, des développements obscures? Le contenu et l’impacte d’un tableau sont subjectifs et intimes aussi bien pour l’artiste que pour le spectateur. Pour les apprécier, des tas de facteurs entrent en jeu: l’air du temps, des histoires personnelles, l’état d’esprit du moment du spectateur, etc… Autant de personnes, autant d’avis! Tout ça reste extrêmement relatif.

Comment présentez-vous vos oeuvres et votre action, par exemple, dans un catalogue d’exposition?

vG: Je me suis parfois exprimé par le biais de poésies, car dans un poème il y a un élément insaisissable, ce qui est vrai aussi pour une toile. Étant auteur de l’un et de l’autre, il n’est pas impossible qu’il y ait des rapports et que ces rapports, dans une certaine mesure, éclairent la signification de mes tableaux. Mais, je préfère ne pas jouer au guide!

Vous êtes quand même motivé par quelque chose.

vG: Je vais essayer de vous répondre en généralisant. Tout d’abord je veux souligner que l’art pour moi c’est la liberté absolue. On s’en est bien rendu compte lorsque les Nazis ou les régimes communistes ont sauvagement réprimé toute peinture qui s’écartait des codes et des normes officielles en Allemagne et en Russie, pour la remplacer par un art traditionnel et dogmatique à la gloire de l’idéologie d’État. C’était une action contre la liberté d’expression.

C’est de l’histoire ancienne, les choses ont changé depuis. Nous vivons aujourd’hui – du moins en Occident – dans un monde de libre expression, non assujetti à des dictatures.

L´ART POUR L´ART ET L´ART POUR L´ARGENT

vG: Mais, est-on bien conscient qu’aujourd’hui c’est l’économie de marché qui contrôle l’art et que pour les galeries d’art, les Salles de ventes, les musées, l’oeuvre d’art est devenue une marchandise. Si ces instances qui régissent le monde de l’art choisissent d’adouber un artiste c’est qu’il y a des intérêts financiers derrière. Les oeuvres d’art sont devenues des produits parmi d’autres, soumises à des cotations comme ça se fait en bourse. Il ne s’agit peut être pas d’idéologie, mais d’une forme de manipulation qui n’a rien à voir avec l’art, mais uniquement avec la valeur marchande qu’on peut en tirer. En caricaturant, on pourrait affirmer que, musées, galeries, Salles de ventes, ne s’intéressent aux oeuvres d’art que pour spéculer et ils sont devenus des institutions dont le profit est Roi. Ce n’est plus de l’art pour l’art mais de l’art pour de l’argent. En tant qu’artiste je ne souhaite pas être pris au piège en me laissant dévoyer par ce système. C’est pourquoi, j’ai préféré aménager ma propre galerie afin de garantir mon indépendance et pour que mon art puisse s’épanouir librement. Je considère que j’ai ainsi crée une situation idéale et un lieu qui assure mon intégrité.

Si le commerce vous déplaît tellement, peut-on parler d’une sorte de retraite spirituelle? Et ne ressentez-vous pas le besoin de partager votre art avec les autres, comme le souhaite normalement tout artiste?

vG: Ma priorité est de vivre en liberté, pas de créer une boutique.Lorsque vous parlez de “retraite spirituelle” par contre, je me sens interpellé. C’est un peu ça, un moyen pour parvenir à une vérité essentielle. Pour reprendre la comparaison religieuse, un monastère est bien le lieu par excellence pour trouver Dieu. L’isolement et l’art eux aussi font bon ménage, alors que le diable vient toujours s’en mêler dès que l’art s’associe à l’argent. Je m’empresse d’ajouter qu’il ne s’agit pas pour moi de me retirer du monde. J’ai voulu créer un lieu privilégié de “retraite” mais qui soit en même temps ouvert au monde. Spiritualité est un terme qui fait parfois peur, mais j’ai beaucoup réfléchi sur la condition humaine, la place de l’homme dans l’univers, les différents aspects des rapports humains, ce qui lie les hommes entre-eux, l’homme à la femme…. Ma peinture ne m’apporte pas d’explications précises, mais à travers mes tableaux, je crois percer un peu de ce mystère qui me fascine, et cela me suffit et vaut tous les sacrifices que j’ai pu consentir pour en arriver là. Il s’agit, au demeurant, plutôt d’une conséquence que d’une réponse à la question, que vous me posiez au début de cet interview, de savoir pourquoi je peignais. A cette question là il n’y a qu’une seule réponse: je peins tout simplement parce que je peins. Je vous laisse remplir le reste!

J’insiste, car en dépit de votre réponse il doit y avoir des motifs, même cachés. Un peintre en bâtiment, lui, manie le pinceau comme vous, il mélange des couleurs, il le fait dans un but très précis, celui de décorer une façade, le mur d’une pièce. Vous sur un toile, c’est donc autre chose?

vG: Oui, car je ne suis pas peintre en bâtiment. Je suis peintre tout court. Il est vrai que dans le passé, le dessin et la peinture avaient des fonctions bien définies, celles de faire comprendre les textes religieux en les illustrant, exécuter un portrait, aussi ressemblant que possible, pour mieux faire connaître une personne ou un personnage, peindre un paysage qui soit une reconnaissance des lieux. Il s’agissait essentiellement de reproduire. Dans une certaine mesure, l’artiste peintre remplissait la même fonction que le peintre en bâtiment, sans doute plus artistement. Pendant des siècles on ne s’intéressait pas à sa signature et plus tard elle est devenue importante, mais uniquement comme garant de la qualité de son travail. Tout le monde sait qu’avec l’Impressionnisme un nouveau pas sera franchi qui élimine définitivement l’utilitaire et qui confère par la même occasion à la peinture une autre vocation. Il s’agissait de traduire l’immatérielle, comme les effets de la lumière et l’harmonie des couleurs. Avec l’Expressionnisme ce seront les états d’âme qu’on projette sur la toile, parfois en juxtaposant des couleurs différentes de celles qu’on voit dans la réalité, ou en exagérant les traits. Et puis un beau jour, il n’y a pas si longtemps, on s’est aperçu que peindre pour peindre suffisait parce qu’on atteignait ainsi à une autre réalité.

Une autre réalité? Laquelle?

vG: Donner une explication m’est impossible, je l’ai déjà dit. C’est une évidence qui me permet de mieux comprendre les choses et d’être en fusion avec le monde dans lequel je vis. Je touche à quelque chose de mystérieux qui me libère. La vie est faite de questionnements que les théories, les explications rationnelles, les à aprioris ne suffisent pas à éclaircir. Pour moi,tout ce qui touche aux rapports humains m’intrigue, alors plutôt que de lire des ouvrages savants, je peins. Et parfois j’ai une réponse au bout du pinceau, ou plutôt une ouverture qui me fait comprendre.

NAGER À CONTRE-COURANT VERS LA LIBERTÉ

Mais encore faudrait-il savoir de quoi vous voulez être libéré.

vG: D’à peu près tout! Ne sommes-nous pas tous dépendants de notre condition humaine, esclaves de nos sens? Notre esprit n’est-il pas prisonnier de notre corps? Je cherche à me libérer de cette chaire, de ce lourd fardeau, qui en se dégradant conduit à la mort. Nous sommes tous mortels et cela concerne chacun d’entre nous, mais je me pose la question de savoir s’il n’est pas possible de se libérer, ou pour le moins alléger le fardeau. C’est sans doute une illusion mais en fin de compte l’espoir fait vivre et permet d’avancer. Souffrir dans sa chaire faisant partie de l’existence, nous recherchons souvent l’oubli dans l’extase, que ce soit sous forme d’expériences religieuses ou en prenant de la drogue, par la boisson, le sexe, l’art. C’est pour oublier notre condition d’homme face à la finalité de la vie, chose intolérable à concevoir.

Donc c’est votre condition d’homme vulnérable et finalement destiné à disparaître que vous cherchez ainsi à occulter?

vG: Oui, mais il y aussi autre chose: les contraintes culturelles et sociétales, par exemple, dont il faut se méfier car elles étouffent la liberté par leurs structures rigidifiées. Songez à certaines formes de bureaucratie, l’économie de marché, l’intolérance des idéologies, qu’elles soient laïques ou religieuses. Je suis d’accord, mais un artiste, digne de ce nom, est un peu comme un poisson qui nage à contre-courant précisément, il remonte la rivière vers les eaux pures et claires de sa source, vers une vérité qui se perd au fur et à mesure que son cours chemine vers la mer, en se mélangeant à l’eau de ses tributaires et traverse les terres polluées, par l’utilisation intéressée de l’homme.

On entend parfois dire par des artistes qu’ils sont poussés par une urgence intérieure, C’est aussi votre cas?

vG: Le besoin de peindre n’est pas uniquement une recherche d’esthétique. En ce moment par exemple, j’ai dans ma tête une image, qui a pris sa forme définitive, après une longu période de gestation. Je veux la visualiser, la faire naître. C’est une opération ardue qui demande un lourd investissement en temps (il s’agit en l’occurrence d’une sculpture.) Mais, je prends de plus en plus conscience du fait qu’il est indispensable pour moi de l’intégrer dans mon oeuvre. Ceci afin de me libérer de ce besoin profond d’exprimer comment je ressens les forces et les interactions qui gouvernent les rapports humains. Elles sont aussi à la base des structures de notre société de consommation, et souvent elles aussi entravent la liberté. C’est un besoin que je ressens comme une urgence, une nécessité absolue, et je m’attelle à cette tâche de toute mon âme et énergie, parfois même, à contre-courant de ma volonté!

*Laurent Félix-Faure est peintre et auteur

Avril 2011